Bien que la Loi sur le privilège des travailleurs forestiers portant sur leur salaire pose plusieurs problèmes, elle doit faire l’objet d’une réforme surtout parce que l’industrie forestière du nord de l’Ontario aujourd’hui ne ressemble nullement à l’industrie forestière en 1891, lorsque la Loi a été adoptée[3]. Le présent chapitre décrit brièvement les changements qui sont survenus au cours des 121 années qui ont suivi. Ian Radforth a beaucoup écrit sur l’histoire des activités forestières dans le nord de l’Ontario, et un passage de l’introduction de son livre intitulé Bush Workers and Bosses résume bien les changements qui ont eu lieu au cours de cette période. Même si le livre a été publié en 1987, les observations concernant les changements dans l’industrie forestière tiennent encore aujourd’hui :

[TRADUCTION] Jusqu’à la moitié du vingtième siècle, l’image familière du bûcheron – armé d’une hache, la neige jusqu’aux genoux, s’attaquant vigoureusement au tronc d’un grand pin droit – correspondait étroitement aux réalités de la profession de l’ouvrier forestier en Ontario. Cependant, au cours des trois dernières décennies, l’ouvrier forestier s’est nettement éloigné du stéréotype populaire. Lors d’une visite des bois du Nord dans les années 1980, on ne constate guère de haches dans les mains d’hommes costauds. Les bûcherons d’aujourd’hui abattent les arbres avec des scies à chaîne ou des cisailles hydrauliques géantes qui abattent les pins gris aussi facilement que des cisailles de jardin qui coupent de l’herbe. Plutôt que de crier des ordres aux chevaux tirant des traîneaux chargés de foin, les bûcherons se servent désormais d’un équipement diesel puissant qui transporte de lourdes charges sur des terrains de muskeg et de roches l’été comme l’hiver. La plupart des ouvriers forestiers ne passent plus les samedis soirs à se raconter des histoires et à jouer aux cartes dans le dortoir; la plupart vivent maintenant avec leur famille les fins de semaine[4].

À la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, soit à l’époque où la Loi a été adoptée, le travail forestier était de nature saisonnière[5]. Les travailleurs se rendaient aux camps de bûcherons dans les bois l’automne, abattaient des arbres tout l’hiver et faisaient flotter les billes en direction de la scierie après le dégel printanier. La main-d’œuvre provenait de trois sources principales : les travailleurs migrants qui comptaient sur un autre travail à court terme lorsqu’ils n’effectuaient pas du travail forestier, les fermiers sur des terres marginales qui voulaient arrondir leur revenu pendant l’hiver, ainsi que les bûcherons professionnels, qui tentaient parfois de trouver du travail dans les scieries l’été, mais qui vivaient souvent (très simplement) de leur salaire gagné durant l’hiver[6].

L’hiver, les bûcherons vivaient ensemble dans des camps de bûcherons rudimentaires. Ces camps possédaient tout le nécessaire pour un long séjour dans les bois – un dortoir, des installations servant à entreposer les vivres et à cuisiner, et même un forgeron chargé d’entretenir et de réparer le matériel d’exploitation forestière[7]. En effet, la Loi prévoit encore des privilèges pour les cuisiniers et les forgerons[8]. Les cuisiniers constituaient une partie extrêmement importante de la vie dans les camps; Radforth fait valoir qu’un bon cuisinier était très important pour attirer et retenir les travailleurs pendant les durs et longs hivers dans les camps de bûcherons[9]. Dans la même veine, il fallait absolument un forgeron pour s’assurer que le matériel d’exploitation forestière et le harnachement de cheval demeurent en bon état.

Aux tous débuts, les arbres étaient abattus au moyen d’une hache[10]. Plus tard, les haches ont été remplacées par une équipe d’hommes munis d’une scie à débiter[11]. Une fois abattus, les arbres étaient ébranchés (c.-à-d., les branches étaient enlevées) et ensuite coupés (« tronçonnés »), selon la longueur de bille requise[12]. Les billes coupées étaient ensuite « débusquées » – traînées de la souche jusqu’au bord d’un chemin forestier à l’aide de chevaux[13]. Ces chemins étaient aménagés de façon rudimentaire au début de la saison et devaient habituellement être renforcés par les gelées d’hiver pour être dans le meilleur état possible[14]. Les billes étaient transportées par traîneau le long de ces chemins jusqu’au site de dépôt situé à côté d’une rivière ou d’un lac gelé[15]. Après le dégel du cours d’eau, les billes étaient envoyées par flottage à la scierie en vue de leur transformation[16]. 

Presque toutes les activités forestières décrites ci-dessus n’existent plus aujourd’hui. L’exploitation forestière dure maintenant toute l’année, sans les longs séjours dans les camps de bûcherons qui étaient chose courante lors de l’adoption de la Loi[17]. Il n’y a plus de cuisiniers et de forgerons. Les scies et haches ont été remplacées par d’immenses abatteuses-façonneuses (dont la plus populaire est l’abatteuse-empileuse), qui peuvent abattre et recueillir extrêmement rapidement des arbres entiers[18]. L’ébranchage et le tronçonnage sont désormais mécanisés[19]; cependant, en raison des progrès technologiques, le tronçonnage n’est souvent pas nécessaire – des billes de la longueur de l’arbre et même des arbres entiers sont régulièrement récoltés. De plus, depuis l’introduction des déchiqueteuses de bois mobiles, il n’est pas rare de voir déchiqueter la pulpe de bois sur les lieux, dans la forêt. L’amélioration des techniques de construction routière et l’utilisation de débusqueuses et de porteurs mécanisés éliminent le besoin d’attendre le gel pour transporter les billes au site de dépôt[20]. Une fois arrivées au site de dépôt, les billes sont maintenant presque toujours  transportées par camion. Le flottage n’existe presque plus. 

Le processus de mécanisation a eu pour effet d’augmenter considérablement la quantité de bois d’œuvre récoltée en Ontario tout en transformant complètement la main-d’œuvre dans l’industrie forestière. Avec une machinerie d’exploitation forestière plus efficace, une quantité de plus en plus importante de bois d’œuvre pouvait être récoltée par de moins en moins de personnes. Des années 1960 aux années 1990, la superficie moyenne des aires de coupe a augmenté de plus de 50 %, tandis que le nombre de personnes employées dans l’industrie a chuté presque de moitié[21]. 

Lorsque la Loi a été adoptée, la main-d’œuvre était largement occasionnelle, les travailleurs ne retournant habituellement pas au même endroit saison après saison. Les salaires n’étaient pas particulièrement alléchants et les conditions de travail étaient dangereuses[22]. Lors de l’adoption de la Loi, le privilège que celle-ci prévoyait sur les billes coupées constituait donc, pour les bûcherons, la seule assurance qu’ils se feraient payer. Au cours des années où la situation économique était bonne, il était particulièrement difficile pour les entreprises de bois d’œuvre – grandes et petites – d’attirer de la main-d’œuvre[23].

La syndicalisation de l’industrie forestière s’est faite lentement en Ontario, les conditions dans l’industrie (par ex., une main-d’œuvre peu spécialisée, de petites équipes de travail et un milieu de travail saisonnier) ayant créé des obstacles importants[24]. Une série de syndicats, pour la plupart menés par des immigrants finlandais, se sont formés avec un succès variable – mais toujours mitigé – au début du 20e siècle[25]. Parmi ces syndicats, on comptait notamment les branches ontariennes de la One Big Union et des Industrial Workers of the World, ainsi que la Lumber Workers Industrial Union of Canada, un syndicat canadien[26]. En 1936, la Lumber and Sawmill Workers Union – qui deviendrait le premier syndicat de longue date pour les travailleurs forestiers en Ontario – a été créée. À partir de ce moment-là, les syndicats ont commencé à être très présents dans les camps de bûcherons et les scieries, et ils se sont répandus après la Seconde Guerre mondiale[27].  

Cette structure de la main-d’œuvre, avec une forte présence syndicale, s’est maintenue jusqu’à la fin des années 1970, lorsque les progrès technologiques ont commencé à modifier la structure de la main-d’œuvre de façon importante. Au lieu de posséder eux-mêmes le matériel d’exploitation forestière et d’employer des personnes chargées d’exploiter ce matériel, les propriétaires de scieries ont commencé à encourager les bûcherons à acheter ou louer du matériel pour leur propre compte[28]. Les scieries réengageaient ensuite ces propriétaires-exploitants à titre d’entrepreneurs[29]. Cette tendance s’est poursuivie au cours des trente dernières années et, d’après ce que comprend la CDO, presque toute la main-d’œuvre dans l’industrie forestière est désormais constituée d’entrepreneurs non syndiqués qui possèdent ou louent leur propre matériel et travaillent pour un ou plusieurs propriétaires de bois. Les employés des entrepreneurs qui travaillent pour des scieries syndiquées peuvent encore se syndiquer, mais de telles personnes sont rares, puisque même les grands entrepreneurs forestiers tendent à faire appel davantage à des sous-traitants qu’à des employés. 

Si les travailleurs forestiers sont passés de travailleurs non syndiqués à travailleurs syndiqués, pour ensuite devenir entrepreneurs, les propriétaires de bois ont, quant à eux, fait face à une concentration de plus en plus forte. Même à l’époque où la Loi a été adoptée, de grands magnats forestiers (selon les normes de l’époque) dominaient l’industrie[30]. Cette concentration s’est accrue au fil du temps, à la suite de fusions et de prises de contrôle. Au milieu du 20e siècle, la vaste majorité des ressources en bois en Ontario étaient contrôlées par quelques grandes sociétés[31]. Les investissements étrangers sont aussi un élément de longue date de l’industrie, les préoccupations concernant des bûcherons américains qui payaient des travailleurs forestiers étant à l’origine de la Loi en 1891[32]. De plus, il y a des entrées massives de capitaux américains dans l’industrie de la pâte de bois depuis le début du 20e siècle[33]. 

Aujourd’hui, les grands acteurs comprennent diverses sociétés, comme les multinationales Resolute Forest Products et Eacom Timber Corporation, dont le siège est situé au Québec, et la multinationale géante Weyerhaeuser, dont le siège se trouve aux États-Unis. De petites et moyennes sociétés dont le siège est situé en Ontario jouent encore un rôle important dans l’industrie, mais les grands acteurs dominent. 

Depuis l’adoption de la Loi – et même avant – la foresterie a joué un rôle important dans l’économie ontarienne. Une loi qui pose des problèmes pose donc des problèmes pour l’ensemble de l’Ontario. Aujourd’hui, l’Ontario possède 57 millions d’hectares de terres forestières productives, dont la plupart sont situées dans le nord de la province[34]. En 2007, 66 800 personnes travaillaient au sein de l’industrie forestière; en 2005 (la dernière année pour laquelle des statistiques sont disponibles), celle-ci a versé 3,2 milliards de dollars en traitements et salaires. À cette date, les produits de bois manufacturés généraient 18,3 milliards de dollars, tandis que la valeur totale des exportations de produits du bois s’élevait à 5,7 milliards de dollars. Le travail forestier est la première étape de cette chaîne de valeur. Il est donc important que l’objet de la Loi soit réalisé avec efficience et efficacité. L’application d’une loi mal rédigée aux activités forestières risque de nuire à toute l’industrie forestière.  

On pourrait soutenir qu’à l’heure actuelle, la structure de l’industrie forestière est similaire – au moins d’une façon générale (c.-à-d., des travailleurs fore